C. POUR APPORTER DE VRAIES RÉPONSES, DES ÉCUEILS À ÉVITER
1. Chercher des responsables
De manière régulière, et avec une très vive intensité au cours des derniers mois dans le contexte de la crise de la vie chère en Martinique, deux principaux responsables ou coupables sont pointés pour expliquer les prix élevés dans les DROM : l'octroi de mer et des grands groupes de la grande distribution.
Les travaux de la mission n'ont pas permis d'identifier une source principale des prix élevés outre-mer et qui serait spécifique aux outre-mer français, et plus particulièrement aux départements d'outre-mer.
Pour Florence Rolland, présidente de l'ACCD'OM, « il convient de rompre avec la chasse aux coupables ».
Les évènements en Martinique à l'automne 2024 ont montré que cette chasse aux coupables portait en elle le risque de violences destructrices pour l'ensemble des économies ultramarines.
Le développement économique, qui seul peut apporter des réponses pérennes à la vie chère, ne peut s'épanouir dans un contexte d'insécurité et de violences. Au contraire, la violence aggrave le phénomène en renchérissant les coûts de tous les acteurs : primes d'assurance qui explosent quand les compagnies ne se désengagent pas tout simplement, frais de gardiennage et de sécurité, stocks perdus, difficultés de financement bancaire...
Autre exemple d'effet collatéral : Louis Collomb, président du syndicat des transitaires de Guadeloupe, a indiqué que la conférence des compagnies transporteuses de véhicules en provenance d'Asie avait décidé de ne plus desservir la Martinique. Cette décision pourrait entraîner une hausse de 1 000 euros par véhicule correspondant au coût du transport depuis la Guadeloupe.
L'autre risque est celui d'apporter des réponses disproportionnées ou excessives, en pensant résoudre le problème de la vie chère avec des solutions miracles.
Ce refus de la « chasse aux coupables » ne doit évidemment pas interdire de s'assurer dans tous les secteurs et sur chaque territoire qu'il n'existe pas des abus de position dominante ou des taxations mal calibrées.
2. Alourdir inconsidérément la dépense publique
Le contexte budgétaire et financier de la France n'appelle pas de longs commentaires. Les marges budgétaires pour compenser la vie chère, voire l'effacer, sont réduites.
Par ailleurs, la dépense publique est importante dans la plupart des outre-mer, en particulier les DROM. De nombreux dispositifs ont déjà été mis en place pour atténuer le coût de la vie, certains depuis des décennies : indexation des rémunérations des fonctionnaires, fiscalité réduite (TVA, taxe sur les carburants, abattements sur l'impôt sur le revenu...), soutiens aux productions locales, aides à la continuité territoriale, aides au fret...
Si certaines réponses complémentaires peuvent nécessiter un effort budgétaire, il faut veiller autant que possible à le financer par des redéploiements.
3. Suradministrer
Face au non-respect de certaines obligations par les entreprises ultramarines ou à des suspicions d'abus de position dominante, une réponse possible est de créer de nouvelles obligations, notamment déclaratives, des entreprises ultramarines. L'abaissement drastique de certains seuils de contrôle, la multiplication des saisines par diverses autorités, l'encadrement des prix peuvent être d'autres réponses administratives ou politiques.
Toutefois, l'expérience des Autorités de la concurrence calédonienne et polynésienne, créées il y a une dizaine d'année dans le contexte de deux économies fortement administrées (office public disposant de monopoles, prix fixe, quotas d'importation, réglementation des marges), semble montrer que cette voie produit de nombreux effets pervers. Une sur-administration ou sur-régulation des petites économies insulaires ne contrebalance pas les caractéristiques des petites économies insulaires (étroitesse des marchés, risque oligopolistique...).
Le renforcement du jeu concurrentiel est la voie la plus prometteuse pour baisser certains coûts.
4. Courir après le mirage hexagonal
Le débat sur la vie chère est focalisé sur l'écart de prix avec l'Hexagone.
Ce point de référence paraît néanmoins trop simpliste et trompeur.
Trop simpliste, car au sein même du territoire hexagonal, des différences de prix et de coût de la vie existent. Par ailleurs, comparer les prix entre des territoires aussi différents par leur géographie, leur démographie, leur économie ne fait pas sens.
Florence Rolland, présidente de l'ACCD'OM, ajoute : « Quant à la comparaison permanente avec l'Hexagone, elle alimente des frustrations souvent enracinées dans une histoire douloureuse ».
Si la recherche d'une égalité réelle avec l'Hexagone est compréhensible, elle ne doit pas conduire à nier les réalités, favorables ou défavorables, des territoires, en particulier leur insertion dans un environnement régional différent. La tyrannie de l'éloignement, voire de l'isolement, ne peut être gommée. La simple transposition ou reproduction outre-mer des chaînes d'approvisionnement et de distribution constatées en Hexagone ne peut être un objectif. Une « égalité acclimatée ou enracinée » doit permettre de tracer des perspectives de long terme pour changer de modèles économiques et couper le lien ombilical avec l'Hexagone.
En écartant le mirage hexagonal, les outre-mer doivent se projeter pleinement et d'abord dans leur environnement régional avec des choix importants en termes d'ouverture à de nouveaux marchés et à des investisseurs nouveaux ou en termes de normes.
Prendre l'Hexagone pour point de référence principal tend également à calquer les modes de consommation hexagonaux. Il en découle pour certains types de dépenses, en particulier dans l'alimentaire, une aggravation de la vie chère.
Le tableau figurant supra (voir I. A.1) sur les écarts de prix entre la France et l'Hexagone et les territoires ultramarins montre que le différentiel est nettement plus faible si l'on se base sur le panier de consommation du DOM au lieu du panier de consommation métropolitain.
La vie chère est une réalité indubitable, mais elle est amplifiée par la référence constante à l'Hexagone.
5. Oublier la moitié du problème : le niveau des revenus
Comme souligné supra, la vie chère outre-mer est aussi une question de revenus.
Dans les crises récentes, les débats se sont focalisés sur les prix, en particulier ceux des produits du quotidien. En revanche, le débat sur les revenus n'a pas été ouvert.
Encore plus que celle des prix, la question des revenus ne peut trouver de solutions faciles et rapides. Elle est pourtant essentielle. Elle doit passer par des mesures ponctuelles sur les revenus disponibles et une transformation, nécessairement longue, du modèle économique.