D. SYSTÈME DE VALEURS DES CORÉENS
Le système de valeurs des Coréens est,
en partie, issu des préceptes confucéens, sur lesquels se sont
greffées des considérations matérielles. Selon les
résultats d'un sondage réalisé en octobre 1992 par un
quotidien de Séoul (Chosun Ilbo), les principaux voeux des
Coréens sont :
" fonder sa propre famille, assurer la
réussite de ses enfants avec la richesse matérielle et la
santé pour chacun ".
Dans le système de valeurs des Coréens, la famille incarne
quelque chose de fondamental. Le sens de la famille représente la valeur
première (35,1 %), puis la santé (24,3 %) et la
fidélité (17,3 %)... autant d'éléments liés
à cette microstructure considérée comme fondement de la
vie et condition d'un développement harmonieux de la
société.
Quant à leurs souhaits, un Coréen sur trois désire, avant
tout, la réussite sociale pour lui-même et pour ses enfants. Ce
désir est encore accentué chez les cadres et les professions
libérales. Viennent ensuite, presque à égalité, la
richesse matérielle (16,1 %) et la santé (15,6 %). Si la
réunification prend la quatrième position (11,5 %), c'est
précisément parce que dix millions de familles, dispersées
pendant la guerre de Corée (1950-1953), sont toujours à la
recherche des leurs.
L'honneur reste la valeur essentielle chez les gens de plus de cinquante ans
(66,7 %), alors que l'argent prend plus d'importance chez les jeunes
générations du
" boum économique "
(46,9
%).
Cette enquête nous permet d'observer une évolution de la
mentalité. Les jeunes Coréens d'aujourd'hui sont beaucoup plus
individualistes et matérialistes que leurs aînés, qui
insistaient davantage sur le partage avec les moins aisés, sur la
sagesse, plutôt que les richesses matérielles.
Autrefois, l'argent était un sujet tabou que les nobles devaient
ignorer. Avant que l'esprit mercantile n'envahisse la société,
seuls les marchands s'intéressaient à l'argent. Ainsi, un
lettré sans le sou était beaucoup plus respecté qu'un
riche marchand
" à la tête vide ".
De nos jours encore, les patrons coréens ne voient pas d'un bon oeil
les candidats à un emploi qui osent parler de leur salaire. C'est le
meilleur moyen d'échouer à un entretien d'embauche, car on ne
doit pas donner l'impression de rechercher d'abord, dans un travail, les
avantages financiers. De même, chez les gens de plus de trente-cinq ans,
lors de sorties ou de repas au restaurant, une seule personne invite et
règle pour tout le groupe, alors que les jeunes préfèrent
la coutume actuelle de payer chacun pour soi.
La valeur essentielle et constante reste la famille. Le souci de la
réussite des enfants est très ancien ; il a été
fortement encouragé, comme on l'a vu plus haut, par l'instauration du
concours national à la fin du Xe siècle, système qui a
contribué à accroître l'importance de l'éducation et
de l'érudition.
L'histoire des exilés de Bukchong illustre bien cet attachement
à l'éducation et à la réussite des enfants.
Bukchong est une petite ville, située dans la province du Nord, à
la frontière avec la Chine. Jusqu'à la guerre de Corée,
c'était un passage obligé pour accéder à la
Mandchourie, à travers les montages abruptes qui bordent cette
frontière. Bukchong était, à l'origine, un lieu d'exil.
Les lettrés, victimes des luttes que se livraient entre eux les
différents partis politiques, furent envoyés dans cette
région difficile d'accès. Leur exil étant
définitif, ils se replongèrent dans les études, pour
oublier leurs rancunes et la nostalgie de leur ville natale. Ils
s'occupèrent également de l'éducation de leurs enfants, en
vue de conserver la tradition intellectuelle. C'est ainsi que cette
région reculée devint petit à petit un haut lieu
d'études.
Au début de ce siècle, la chute de la dernière dynastie
permit enfin aux familles de ces exilés de pouvoir à nouveau
circuler librement. Les écoles n'étaient pas nombreuses à
Bukchong, et encore moins les établissements supérieurs. Les
parents devaient donc envoyer leurs enfants au chef-lieu de Mandchourie, ou
à Séoul, voire à Tokyo.
Pour financer les études, le père ou le frère
aîné s'installaient à Séoul et gagnaient leur vie en
distribuant l'eau potable pour des familles nobles. Ils vivaient près du
puits, source de revenus, et tous les étudiants de leur région
pouvaient venir se loger et se nourrir chez eux.
Une fois le devoir parental accompli, ils regagnaient leur région les
mains vides. L'obtention par leurs enfants du diplôme universitaire
consacrait la véritable réussite des parents : ils en
étaient bien plus félicités que s'ils avaient acquis la
réussite matérielle.
Dans le premier cas, on leur disait :
" Vous avez bien
réussi ",
alors que, dans le second, on aurait simplement dit :
" Vous avez gagné de l'argent ".
Les études
représentaient la valeur fondamentale et la voie unique conduisant
à la vérité, tandis que les considérations
matérielles étaient tenues pour subalternes
11
.
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11
Entretien et témoignage de Sun-Jip JOU, originaire de
Bukchong, lui-même étudiant à Séoul dans les
années 30.
Aujourd'hui, bon nombre de professeurs d'université sont originaires de
Bukchong et un poème célèbre a immortalisé ses
porteurs d'eau.
Le porteur d'eau de Bukchong
Dong-Whan KIM
Mun-yé-dok-bon, 1925
Arrivé chaque matin, dès l'aube,
A travers le chemin en rêve,
Le porteur d'eau de Bukchong
Verse l'eau fraîche d'un seul coup.
Il réveille les gens,
Remue leur coeur,
Et disparaît au loin.
Quand le rêve mouillé d'eau
Appelle le porteur,
Le son grinçant de la palanche
Se fait entendre
Et il disparaît de nouveau sans laisser de traces.
J'attends tous les jours, ce matin encore,
Le porteur d'eau de Bukchong.
Après la guerre de Corée, les parents qui,
malgré tout, avaient réussi à obtenir leur diplôme
universitaire, souhaitèrent que leurs enfants fissent au moins aussi
bien qu'eux, sinon mieux. Ceux qui en avaient été
empêchés voulurent prendre leur revanche à travers leurs
enfants. Dans les deux cas, ils tenaient cette très forte motivation de
leurs propres parents qui avaient vécu sous l'occupation japonaise et
dont la grande majorité avait souffert de ne pouvoir continuer leurs
études.
Tous ces aspects historiques et socio-culturels permettent de dégager
quelques traits caractéristiques de la Corée actuelle.
La volonté d'améliorer les relations humaines implique une
grande modération dans tous les domaines. Cela permet, par exemple, une
coexistance facile entre les différentes communautés religieuses,
tout coréen étant d'abord peu ou prou confucéen, avant
d'être bouddhiste, chrétien ou athée. Mais cette recherche
de l'équilibre et de l'harmonie conduit à un certain conformisme,
en donnant la priorité au bon fonctionnement de la collectivité,
plutôt qu'à l'épanouissement de chaque individu.
La société hiérarchisée fait que l'âge et le
sexe masculin continuent à dominer, aussi bien en famille que dans la
vie active. Nul ne conteste au père son rôle de chef. En cas de
disparition du père, ce rôle revient au frère
aîné ou au garçon de la famille.
Généralement, la femme, après le mariage, reste au foyer
et veille à la bonne marche de la maison. Son rôle est
complémentaire de celui du mari : elle s'occupe de l'éducation
des enfants et gère le budget familial.
Le goût des études reste profondément ancré dans
l'esprit des Coréens. En vertu de l'importance donnée à
l'éducation et à l'érudition en général, les
Coréens terminent au moins leurs études secondaires ; il en
résulte un taux d'alphabétisation exceptionnel (99%).
Malheureusement, cette tradition demeure spéculative, coupée des
aspects pratiques, ce qui aboutit à privilégier l'accumulation du
savoir, au détriment de l'esprit de synthèse et d'analyse.
La famille est l'autre élément fondamental et le culte des
ancêtres est rigoureusement observé
12
. Cependant, on
constate, depuis une quinzaine d'années, une grande évolution de
la vie familiale. L'urbanisation et la taille limitée des logements
tendent à séparer de plus en plus les grands-parents de la
cellule familiale. Les femmes envisagent volontiers de modifier leur existance,
n'étant plus sous la coupe de leur belle-famille
13
. Les
jeunes, quant à eux, tolèrent moins le poids de la tradition et
s'occidentalisent rapidement. Les relations avec le père deviennent
ainsi moins protocolaires et plus intimes. Malgré cette
évolution, la solidarité familiale demeure forte, d'autant plus
que le système de protection sociale sous l'égide de l'Etat est
peu développé.
En l'espace de quarante ans, la Corée a connu un développement
impressionnant : d'un pays ravagé par la guerre, pauvre et
dépourvu de ressources naturelles, elle est devenue aujourd'hui le
onzième exportateur mondial. Au cours des vingt dernières
années (1975-1995), le P.N.B. par habitant a été
multiplié par dix-sept, ce qui représente un taux de croissance
moyen annuel de 15,2 %.
Ce développement accéléré entraîne des
changements dans tous les domaines, accentués par l'influence des
médias, avec l'omniprésence de la culture américaine. Face
à ces bouleversements, le problème des Coréens est donc de
rester fidèles à leurs propres valeurs. La conciliation entre
tradition et modernisme reste ainsi une question cruciale à
résoudre.
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12
10 % du sol coréen sont occupés par les tombes
! Ce n'est pas Confucius qui instaura le culte des ancêtres, mais il lui
donna une dimension nouvelle, en en faisant le prolongement de la
piété filiale, vertu cardinale de sa philosophie.
13
Traditionnellement, les parents finissaient leur vie chez leur
fils aîné. Celui-ci recueillait la majeure partie de
l'héritage et était, dans tous les cas, le responsable de la
famille.